Les Brèves

    Intelligence artificielle : « Les évolutions ont intérêt à se faire aussi rapidement que possibles »

    Interview

    Cédric Villani, grand mathématicien et député En Marche de l’Essonne, était à La Riche samedi 12 mai. Si la conférence-débat à laquelle il était invité portait sur ses « 21 mesures pour l’enseignement des maths », notre rédaction a quant à elle réussi à passer un moment avec l’homme à la Lavallière et la broche araignée pour discuter de son rapport sur l’intelligence artificielle. propos recueillis par marie olympe deroubaix 


    La Tribune Hebdo : Dans votre rapport sur l’intelligence artificielle, vous dîtes : « un objectif clair doit être fixé : à horizon trois ans, multiplier par trois le nombre de personnes formées en intelligence artificielle en France. » Comment peut-on se reconvertir dans ce domaine dès aujourd’hui, si l’on est ni ingénieur ni mathématicien ? Il y a un vrai vide de formations !

    Cédric Villani : L’intelligence artificielle concerne tout le monde et tous les secteurs, et pas seulement les sciences dures : mathématiques et informatiques. Cela concerne aussi les personnes qui sont en sciences humaines et qui veulent se former sur la nouvelle révolution numérique et accompagner ce changement. D’ailleurs dans mon rapport, l’équipe qui m’accompagnait était un mix de sciences dures et de sciences humaines. Aujourd’hui, si vous voulez vous former en la matière vous n’avez guère de solution si vous n’êtes pas dans un cursus, à moins de le faire par vous-mêmes, en autodidacte. Bien sûr qu’il y a matière à développer une offre de formation en intelligence artificielle, y compris une formation qui ne soit pas très spécialisée, mais une formation qui soit à une échelle intermédiaire de compétences, et c’est l’un des enjeux des plans de formation et de compétences que nous sommes en train de mettre en place pour la suite.

    L.T.H. : La technologie va si vite, que j’ai l’impression qu’à peine on aura le temps de se former, qu’on sera déjà dépassé par ce qui a été fait ?

    C.V. : Le choix de se former dans une haute technologie, c’est un peu comme celui de s’acheter un matériel informatique dernier cri. Vous pouvez passer votre temps à attendre que le dernier cri sorte, mais quand l’iPhone 10 sera là, vous vous demanderez « est-ce qu’il ne vaut pas mieux attendre l’iPhone 11 ? » Il arrive un moment où il faut y aller. Et il est beaucoup plus facile de se former pour ensuite passer d’une génération à la suivante que de faire un saut de plusieurs générations. Donc le premier pas est le plus important !

    L.T.H. : Du coup, quand le premier pas se fera-t-il ?

    C.V. : Il se fera le plus tôt possible. Il ne vous aura pas échappé que le gouvernement et le président sont pressés, et que les évolutions ont intérêt à se faire aussi rapidement que possibles. Il n’empêche qu’on ne peut pas aller plus vite que la musique. Le plan de recherche en intelligence artificielle (IA) doit d’abord attendre la nomination imminente du prochain président de l’Inria qui sera chargé de piloter le grand projet de refonte de la recherche en IA en France. En ce qui concerne la formation, il faut s’insérer dans le prochain plan de formation, celui de l’année qui vient. C’est maintenant que ça se décide et c’est maintenant que les discussions sont en cours. On est dans de l’action politique.Évidemment c’est très frustrant quand on est un citoyen parce qu’on se dit on en parle et ça dure des années, on se demande ce qu’il se passe, mais quand vous êtes de l’autre côté vous voyez les échéances qui tombent semaine après semaine et vous vous dîtes « c’est incroyable le rythme auquel ça va, il faut ralentir ». Et la réalité est quelque part entre ces deux perceptions : la perception extérieure de lenteur et la perception intérieure de course.

    L.T.H. : N’est-ce pas contradictoire d’évoquer le problème des boîtes noires* dans votre rapport, tout en incitant au développement des IA ?

    C.V. : Il y a des éléments de boîtes noires dans les intelligences artificielles de façon inévitable. Boîte noire dans la solution mise en place puisque l’un des principes de l’intelligence artificielle est de laisser l’algorithme trouver son chemin par soi-même indépendamment de ce que pense le programmeur. Boîte noire aussi dans le mystère qui reste en grande partie là du pourquoi de l’efficacité des méthodes actuellement mises en œuvre. Il manque des ressorts théoriques derrière et les deux problèmes sont liés, bien sûr. En tout les cas nous ne pouvons pas rejeter les IA du fait de ces boîtes noires, ce serait se priver d’outils extrêmement efficaces. Nous ne pouvons pas nous satisfaire de leur statut de boîtes noires et ça incite à développer des outils qui permettront de lever l’ambiguïté. Nous devons aussi apprendre à éprouver ces boîtes noires : sans comprendre tout ce qu’il y a dedans, s’assurer de leur fiabilité.

    L.T.H. : Et cela va prendre un peu de temps ?

    C.V. : En la matière, toutes les évolutions prendront du temps. Mais ce qui certainement prendra le plus de temps ce n’est pas le développement logiciel ou technique, mais le développement humain et la façon dont les gens prendront les bonnes habitudes, les bons réflexes et les bons regards.

    L.T.H. : Former les chercheurs, ingénieurs et entrepreneurs aux enjeux éthiques liés à l’IA suffira-t-il à les garantir, alors que l’appât de l’argent régit (souvent) notre société ?

    C.V. : On sait bien qu’entre le grand plan tel qu’on peut l’imaginer, le mettre sur le papier et l’idéaliser, et sa mise en œuvre sur le terrain, tant de choses peuvent se produire. Là où nous pensons conquête du progrès, terrains à gagner sur le mystère, possibilité de prendre en main notre destin, d’autres verront l’opportunité de s’enrichir, voire d’opprimer les autres. Il n’empêche que notre devoir est de parier sur le progrès et sa bonne mise en œuvre, et se donner tous les moyens pour que cela puisse exister. Bien sûr, comme dans toute technologie sensible, le progrès se fera quand les aspects techniques viendront en résonance avec les valeurs et la conscience de leurs devoirs qu’auront les utilisateurs.

    L.T.H. : Tout à l’heure, vous avez dit qu’il faut aller vite dans le développement de l’IA en France, est-ce à cause de la concurrence développée ?

    C.V. : La concurrence étrangère est extrêmement développée, d’un petit nombre de pays seulement, mais des poids lourds. États-Unis, Chine, maintenant le Canada, également le Royaume-Uni… États-Unis et Chine étant les deux grands mastodontes du développement économique de l’IA. Et si nous n’agissons pas assez vite, nous verrons des solutions émerger plus rapidement dans ces états-continents d’une telle façon que ça pourra mettre en péril notre économie numérique. Pire encore, nous verrons nos propres forces vives quitter le territoire national ou quitter les entreprises nationales parfois en restant dans le pays pour aller travailler pour l’étranger, et nous nous retrouvons alors dans une situation de colonisation, au sens numérique du terme.

    *Dans les IA, on obtient des résultats surprenants qui dépassent souvent nos attentes, sans qu’on ne sache comment l’expliquer. Et aujourd’hui, nous comptons nous en servir malgré tout... 

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