Les Brèves

    SUR LE TERRAIN, AVEC LA LPO

    Si personne n’intervient, les îlots de Loire se couvrent d’arbustes qui empêchent les oiseaux de nicher. Dévégétaliser pour favoriser le retour des sternes aux beaux jours, c’est le but de l’opération à laquelle nous avons assisté (et participé !) à Amboise. Sébastien Drouet

    Régulièrement en automne, la Ligue pour la Protection des Oiseaux (LPO) Touraine organise des chantiers nature, à Tours, Cinq-Mars-la-Pile ou Amboise. C’est le cas ce jeudi-là où, de bonne heure, une quinzaine de bénévoles ont répondu présent au rendez-vous fixé sur un îlot amboisien, en aval de l’île d’Or, où le groupe a accosté au moyen d’un canoë gonflable – une véritable expédition !

    Certains participants sont là pour la première fois, d’autres sont des habitués. Dans l’embarcation, on a emporté, outre des en-cas pour la pause repas – l’opération va s’étendre jusqu’à 17 h –, quelques pelles, bêches et sécateurs pour enlever les végétaux envahissants, qui seront laissés assez près du bord de l’eau, afin que le fleuve les emporte, plus tard. Car telle est la mission : ôter les mauvaises herbes et les pousses indésirables de saules et de peupliers.

    Et chacun se met à l’œuvre sans attendre. Bien sûr, il s’agit d’un travail physique, mais cela n’empêche pas d’observer la nature alentour. Dès qu’un volatile s’élève à l’horizon, toutes et tous (un peu plus de femmes que d’hommes) cessent leur ouvrage pour regarder et essayer de deviner l’espèce. Chacun donne son avis, mais les paires de jumelles et autres instruments optiques, prêtés par la LPO, permettent de catégoriser définitivement l’individu ailé, dont Julien décrit les caractéristiques à son public tout ouïe. Pendant toute la journée, elles et ils vont « jardiner » leur petit bout d’île, pas n’importe où non plus, car Julien a remarqué des moineaux friquets, rares, dans un bouquet de saules auquel il ne faut donc pas toucher. « L’autre jour, nous avons vu passer un groupe de cigognes en migration, dit-il. Pour les participants, c’est une belle récompense. »

    Préparer le terrain

    Julien ? C’est Julien Présent, l’ornithologue salarié de la LPO qui dirige l’opération, avec l’aide de deux jeunes femmes en service civique. Il explique plus précisément le but de la manœuvre : « Sur les bancs de sable de la Loire, viennent nicher des oiseaux rares et protégés, qui ont besoin pour se reproduire de zones dégagées, sur du sable généralement. Quand des arbustes se développent, les oiseaux ne peuvent se maintenir. Notre objectif est de limiter la végétation ligneuse pour que les oiseaux, chaque année, puissent retrouver des conditions favorables à leur reproduction. » L’îlot sur lequel nous sommes, qui fait partie des îlots de la Noiray, est bien connu de la LPO. Ici ont lieu des observations, des suivis, des comptages. « Nous posons aussi des panneaux pour que les gens n’accostent pas en période de reproduction des sternes, de fin avril jusqu’en juillet. » Le risque est élevé, le moindre dérangement pouvant entraîner l’abandon d’une colonie. Or, la fréquentation de la Loire en été a tendance à devenir très (trop) importante et de nature à déranger les oiseaux. Surtout en cas de sécheresse (comme cette année), les îlots étant alors plus facilement accessibles...


    « La Loire, autrefois, entretenait toute seule ses îles. »


    L’utile et l’agréable

    Sven est un habitué de ces rendez-vous qui attirent de plus en plus de monde. « Vous voyez toute cette végétation ? C’est pour cela que ces îlots sont prioritaires. Si on ne veut pas que le nombre d’îlots où viennent les sternes pierregarins et les sternes naines diminue, ça nécessite du nettoyage. Il faut le faire chaque année, ou tous les deux ans, de septembre à début novembre. Quand les sternes sont en route vers l’Afrique de l’Ouest. » Et pendant que le passage depuis la rive est encore aisé.

    Sven ne va pas s’économiser durant cette journée, déracinant à tour de bras. À quelques mètres s’affaire Hélène, venue de Tours, comme plusieurs autres bénévoles : « C’est mon premier chantier. Je ne connais rien à l’ornithologie, mais j’ai envie d’apprendre, et j’ai un peu de temps en ce moment. Je ne savais pas comment débuter ! C’est une porte d’entrée dans un nouveau monde. » Elle découvre, comme nous, qu’une énorme colonie de mouettes mélanocéphales est depuis cette année sur l’îlot situé plus en amont, sous le pont Michel-Debré. « Grâce à nos chantiers », se félicite Julien.

    Vive la dévégétalisation, donc. Mais après tout, c’est la nature, on pourrait laisser les choses se faire, non ? « Non, ce n’est pas la nature, répond l’ornithologue. La Loire, autrefois, entretenait toute seule ses îles. Or, la Loire n’est plus naturelle : elle est canalisée, et même chenalisée, c’est-à-dire que toute l’eau passe au même endroit, et facteur aggravant, il y a eu extraction de millions de mètres cubes de sable des années 50 aux années 80, dans le lit mineur du fleuve. Conséquence : la Loire, dans sa partie tourangelle, est plus basse de deux mètres qu’elle ne le devrait. » Il faut donc de fortes crues pour que les îlots soient nettoyés de leurs arbustes – ce qui n’arrive pas tous les ans. L’action humaine, dès lors, est capitale. Mais toutes les interventions ne se valent pas : si cette évolution, avec des saules et peupliers qui poussent en nombre sur les bancs de sable, n’est pas naturelle, la présence de touristes en période estivale pendant que des oiseaux se reproduisent ne l’est pas davantage. Passez le mot ! 

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