Les Brèves

  • S’il n’y en avait qu’une...

    Ils étaient un peu plus de 500 manifestants à Tours, plus de 50 000 à Paris, le 24 novembre pour dire leur ras-le-bol des violences faites aux femmes, alors que Marlène Schiappa doit annoncer les mesures issues du Grenelle des violences conjugales. Ils ? Oui, il y avait aussi des hommes et s’il n’y en avait eu qu’un, la règle n’en aurait pas été changée. Curieux comme, ici aussi, le masculin l’emporte sur le féminin, alors que les femmes étaient largement majoritaires à ce rassemblement. Parlons de 500 personnes, alors. Quel casse-tête de devoir revoir le langage. Bien plus compliqué qu’une réforme de l’orthographe.

    Mais un casse-tête nécessaire. En se mobilisant, les femmes en ont dit l’urgence, même s’il ne s’agit plus seulement d’un débat sur la violence symbolique de la domination masculine. Celle dont il est question n’a rien de symbolique. En 2017, en France, 130 femmes ont succombé à cette violence, une tous les trois jours, presque 20 % des homicides volontaires. S’il n’y en avait qu’une, l’urgence n’en serait pas moindre. Beaucoup d’autres subissent quotidiennement cette violence et, à en croire les collectifs de défense des victimes, les plaintes sont encore trop souvent prises à la légère dans les commissariats, quand elles sont prises en compte.

    Si le terme de féminicide est entré dans le dictionnaire, il n’est pas encore, en France, entré dans le code pénal. En l’employant, Marlène Schiappa a indirectement lancé le débat. Pour certains collectifs et spécialistes des traumatismes des victimes, « tuer une femme parce qu’elle est une femme » doit être prévu par le code parce que la moitié de la population est, par conséquent, potentiellement concernée. Un aménagement de l’universalisme du droit, comme il en a été question pour les crimes racistes. Mais du côté des juristes, pour lesquels, pour faire court, l’homicide qualifie déjà le féminicide, on ne compte pas revenir sur cet universalisme.

    Alors ? Faudra-t-il que les femmes apprennent à rétablir les scores ? En 2018, selon le ministère de l’Intérieur, 28 des personnes tuées au sein d’un couple étaient des hommes, dont la moitié avait été violente avec leurs conjointes. Sept de plus que l’année précédente. Drôle de match…

MURIEL MÉCHIN ASTIQUEUR D’ESPERLUETTE

Discret témoin de l’histoire de l’imprimerie, Muriel Méchin entretient la mémoire d’un métier qu’il connaît comme sa casse, dans son petit musée de la typographie, rue Blanqui à Tours. Mais Muriel Méchin a l’humilité facétieuse et, ici, le patrimoine est vivant, même si le conservateur s’apprête à tirer le rideau.  FLORIAN MONS

Vous savez, les gens qui entrent viennent ici pour le musée, pas pour moi

- Sans doute, mais nous, si.

- Vous connaissez ça ? C’est une presse à copier de voyage. »

À sa manière d’éluder d’entrée l’intérêt que l’on pourrait porter à sa personne, on devine que Muriel Méchin ne sera pas un client facile. « Et ça ? C’est un ornement taillé dans une météorite. » Décidément taquin, le typographe finit tout de même par installer deux tabourets pour répondre à l’interrogatoire d’usage. Mais, sur la table, divers ustensiles sont là pour lui fournir maints prétextes à d’érudits apartés.

De la presse à l’offset

On apprendra quand même que Muriel Méchin est né en 1940, dans le petit village de Villiers-au-Bouin, aux confins de la Touraine et de la Sarthe, dans une famille d’agriculteurs. À quatorze ans, il est entré en apprentissage, pour quatre ans, à Château-la-Vallière, à deux pas du village natal. « Vous connaissez ? C’était le château de Louise de la Vallière, la maîtresse de Louis XIV... ». Après son service militaire, dont une partie passée en Algérie, Muriel travaille chez des imprimeurs tourangeaux, chez Chaumeil, rue Bernard-

Palissy, chez Berger, dans le vieux Tours. « Nous faisions surtout ce que l’on appelait des « travaux de ville », des cartes de visite, des menus, des en-têtes de courriers, des factures... », détaille-t-il. « Dans les petites boîtes, on faisait tout, de la composition à l’impression sur des presses à pédales, des pédalettes. Puis on est passé à l’offset. Finis les caractères... », raconte-t-il, pas nostalgique pour autant, en montrant un « flan » dans lequel on coulait le plomb, provenant de la Nouvelle République, daté du 25 juillet 1969. En gros titre : « Les vainqueurs de la lune rentrent au bercail ». « Ça représentait une tonne de plomb par nuit », précise Muriel.

Gutenberg n'a pas inventé l'imprimerie, mais la typographie

Transmission

« On apprend beaucoup de choses en travaillant avec des vieux conducteurs, des vieux typographes », confie-t-il en évoquant ses divers emplois. « Il y en a qui transmettent, d’autres pas. J’en ai connu qui se cachaient pour faire la mise et garder leurs petits secrets techniques. » Interrogé sur la culture du métier, c’est un petit dictionnaire de l’argot savoureux des typographes, le « Boutmy », que Muriel vous tend en guise de réponse. « Astiquer la virgule » signifie être tatillon. « Avoir les jambes en italique » signifie être un peu bancal en sortant d’un bar et « étouffer un perroquet », c’est avaler une absinthe… Après avoir été commercial puis enseignant, Muriel est revenu à Tours, pour entrer à l’imprimerie de la préfecture, où il est resté jusqu’à sa retraite. Ou, plus justement, jusqu’à ce qu’il « chie dans le cassetin des apostrophes », comme on dit chez les typographes, quand on quitte le métier. « Pendant ma carrière, j’ai collectionné les pédalettes, les casses, les plaques de cuivre… Je gardais tout ça dans un garage et j’en ai encore chez un copain. » Muriel écume les brocantes, des amis le fournissent.

Jeux de lettres

Au fil du temps Muriel a accumulé outils et connaissances. De quoi rectifier quelques idées un peu vite reçues sur les figures tutélaires. « Gutenberg n’a pas inventé l’imprimerie, mais la typographie et aussi un alliage pour les caractères », rappelle-t-il en tendant une vignette représentant Bi Sheng et sa machine à imprimer, en 1041. De Gutenberg, il sait beaucoup de choses. « Il avait bon caractère et faisait bonne impression » glisse-t-il, l’air de ne pas y toucher. « Les typographes sont les rois des jeux de mots... ». Des jeux de lettres aussi, évidemment. « Je dispose de trente-cinq polices » précise-t-il. Mais il a une affection particulière pour l’esperluette, ce « & », si élégant, dont il fait même des compositions. On n'en finirait pas d’énumérer les curiosités, les presses de toutes tailles, les gravures microscopiques réalisées au compte-fil, les xylographies tibétaines… qui remplissent ces deux petites pièces et qu’étudiants, écoliers et amateurs viennent admirer. Mais ils viennent aussi imprimer leurs créations et, dans un coin, quelques gravures reliées donnent envie de mettre la main à la pâte et au rouleau.

Mais toutes les bonnes choses ont une fin et, à 80 ans – indécelables –, Muriel prévoit d’arrêter, l’année prochaine. Que va devenir son trésor ? Le propriétaire entend récupérer le local pour en faire un logement. « Il faudrait que la mairie monte un musée », estime Muriel, sans trop d’illusions. L’association qui s’est réunie autour du musée, n’a pas les moyens d’un telle initiative. « C’est dommage », déplore Muriel. « L’imprimerie fait partie du patrimoine tourangeau ». Et de citer Abraham Boss, Plantin, Mame et même Balzac, qui fut imprimeur dans le quartier du Marais à Paris. Le collectionneur a encore quelques Graal à trouver : « Je cherche le Bifur, une police de caractère très rare, dessinée par Cassandre, en 1929 ». Avis. 

Les Brèves

  • CV

    1940

    naissance à Villiers-au-Bouin

    2009

    création du musée de la typographie

    2020

    fermeture du musée ?