Les Brèves

    Les indécis resteront-ils droit dans leur bottes ?

    Premier tour

    Cette élection présidentielle est unique à bien des égards. Si l’on excepte le fait que le président sortant ne se présente pas, le scrutin s’annonce plus indécis que jamais. Les sondages ne sont plus que des indices de tendance et aucun observateur ne prendrait aujourd’hui le risque de déterminer l’ordre prévisible des candidats sur la ligne d’arrivée. Et ce d’autant que les indécis représentent plus d’un tiers de ceux qui ont décidé de participer au vote…

    Par Philippe Hadef

    Il est rare que le nombre de votants passent en dessous de la barre des 80 % pour l’élection présidentielle. Mais, cette année, alors que l’on aborde la dernière ligne droite, les projections sont assez pessimistes. Il faut y voir clairement la multiplication des affaires qui ont parsemé le calendrier politique ces dernières années, éclaboussant sans distinction les partis de gouvernement mais aussi, récemment, le Front National. Avec en point d’orgue l’ « affaire Fillon », qui a touché de plein fouet l’un des favoris désignés après une mobilisation record lors des primaires de la droite et du centre.

    Comment se comporteront les Tourangeaux le 23 avril prochain ? On ne peut guère imaginer qu’ils se montreront aussi enthousiastes qu’en 2007, où le nombre de votants avait atteint 85,64 %. Seront-ils aussi mobilisés qu’en 2012, avec pas moins de 81,89 % ?

    Pour ces deux derniers rendez-vous de la présidentielle, la charge émotionnelle de ce que l’on présente – depuis sa mise en exergue par Charles de Gaulle au moment de la création de la Ve République – comme le rendez-vous d’un homme (ou d’une femme) avec le peuple, avait été forte. L’enthousiasme de 2007, avec le bouillonnant candidat Sarkozy, la présence pour la première fois d’une femme pour porter l’étendard du PS, ainsi que la présence rassurante d’un François Bayrou alors en position dominante au cœur de l’échiquier politique apportait une force non négligeable à cette élection. En Touraine, le Front National n’était encore qu’émergent et Marine Le Pen, pour sa première candidature, n’avait pas encore engrangé les fruits de son opération de dédiabolisation alors en marche. Le Parti Socialiste restait dominant à gauche et pouvait se permettre la dispersion au premier tour pour mieux ramener les brebis égarées vers son pré (encore vaste) au second. À cette époque encore, la carte électorale était simple et lisible.

    Des prémices dès 2012

    En 2012, pourtant, les prémices d’une évolution étaient déjà visibles. En Touraine comme dans le reste du pays, la montée en puissance de Marine Le Pen rappelait les heures sombres et glaciales de 2002. Et son score départemental de 15,98 % – même s’il fut plus faible qu’ailleurs – ne pouvait laisser les élus locaux indifférents même si, par la suite, les élections locales allaient confirmer une implantation nouvelle dans le paysage politique. Jean-Luc Mélenchon, déjà, pour sa première candidature au cœur d’un Front de Gauche nouvellement créée pour servir de réceptacle aux partis à gauche de la gauche, redonnait de l’éclat au rouge qui semblait jusqu’alors inéluctablement en voie de disparition. Son score tourangeau de 10,93 %, ainsi que cette percée confirmée au plan national explique, en partie, la présence de l’insoumis dans le quatuor de tête aujourd’hui. Il s’agissait alors d’un round d’observation, un tour à blanc en quelque sorte, dont il a tiré nombre d’enseignements. François Bayrou comptait encore, lui, dans le paysage politique. Ses 10,27 % récoltés au fil de la Loire en faisaient encore un interlocuteur de premier choix pour les « qualifiés ».

    On connaît le résultat. Malgré une fin de campagne tonitruante, Nicolas Sarkozy était écarté, François Bayrou annonçait son vote à gauche et François Hollande, probablement tout surpris de cet alignement des planètes, s’installait à l’Élysée. Difficile de ne pas trouver dans cette histoire récente les prémices du bouleversement d’aujourd’hui. L’anti-sarkozysme ayant poussé le centre à un éclatement – compte tenu du positionnement personnel de François Bayrou votant François Hollande – le terrain était déjà balisé pour un candidat de « rassemblement ». L’opportunité a créé Emmanuel Macron. Le jeune ministre, décrié à gauche pour son passé de banquier – créant de fait une fracture au sein d’un PS déjà martelé en interne par les « frondeurs » – était dragué à droite pour sa fraîcheur. La « start-up Macron » a profité de l’absence d’un sortant pour entrer en piste, appelant à droite comme à gauche à l’utiliser comme un recours aux vieilles pratiques partisanes.

    Les glissements d’électeurs changent la donne

    L’absence de candidature d’un président sortant, pour la première fois dans l’histoire de l’élection présidentielle, a créé un appel d’air d’autant plus facile à aspirer pour le jeune candidat d’En Marche ! que la gauche de gouvernement, obligée d’attendre la décision de François Hollande, s’est vu contrainte de réagir au cœur d’un calendrier qu’elle n’avait pas choisi, et difficilement modulable. À droite, c’est l’actualité judiciaire qui a troublé les cartes, poussant aux deux extrémités des Républicains les sympathisants qui pensaient avoir trouvé en François Fillon un chevalier blanc qui serait capable de changer la France et la remettre en ordre de marche.

    La part d’indécis est telle qu’il faudra attendre le résultat des urnes 

    Aujourd’hui, alors que nous écrivons ces lignes, Jean-Luc Mélenchon a capté la gauche déçue et ceux, peut-être plus nombreux encore, qui s’inquiètent de l’impréparation du candidat Hamon. L’orateur sans faille, ayant policé son discours depuis sa dernière rencontre majeure avec le peuple, a gagné en crédibilité. Il est devenu le candidat refuge, celui qui incarne résolument la gauche. Emmanuel Macron, s’il faiblit dans les sondages, n’a pas fait de faux pas majeur et conserve une avance dont on ne sait pas encore si elle sera suffisamment déterminante. Marine Le Pen, elle, conforte les scores réalisés lors des élections régionales et semble la seule à pouvoir sereinement préparer le second tour sans trembler. Car pour les autres… La part d’indécis est telle qu’il faudra attendre le résultat des urnes. Qui confirmera son vote Mélenchon et s’engagera réellement vers un changement de société radical ? Qui prendra le risque de confier les clés du paquebot France à une « start-up » dont on anticipe les résultats sans avoir le moindre bilan à analyser, si ce n’est une participation à un gouvernement dont il doit s’écarter pour avoir des chances d’incarner encore le renouveau ? Qui aura réellement la culture du risque ?

    C’est face au bulletin, dans l’intimité de l’isoloir, que chacun aura à répondre à ses ultimes incertitudes. Et bien malin qui pourrait aujourd’hui dire qui de François Fillon, Emmanuel Macron ou Jean-Luc Mélenchon, affrontera Marine Le Pen au second tour, le 7 mai prochain. 

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